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Entretien avec Guy Darmet

 
 
   

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Isabelle Danto : La Biennale de la Danse de Lyon fête ses vingt-cinq ans avec 17 créations en coproduction, 9 premières françaises, 42 compagnies originaires de 19 pays. 600 artistes viendront de Pékin, Helsinki, Montréal, São Paulo, Taïpei, Ouagadougou et de toute l’Europe… Il y aura 4500 participants au Défilé et vous attendez plus de 85 000 spectateurs... A l’occasion de cette biennale–anniversaire, ces chiffres vous font-il prendre la mesure du chemin parcouru ?

Guy Darmet : Ces chiffres révèlent le succès d’une formidable aventure initiée dans le quartier de la Croix-Rousse, celui de mon enfance, où en 1980, année phare et explosive pour la danse française est née la première Maison de la Danse, suivie de la création de la Biennale en 1984. Une histoire issue d’un rêve et d’une volonté de casser l’image élitiste de la danse et de lui rendre sa juste place, celle d’un art populaire. Les deux structures se sont nourries mutuellement et si la Maison de la Danse compte aujourd’hui plus de 15 000 abonnés, c’est que beaucoup d’entre eux ont vu pour la première fois un spectacle de danse lors de la Biennale. Cet événement a ainsi trouvé son territoire idéal à Lyon, où les habitants se sont approprié la manifestation et ouverts à une diversité de styles et d’écritures : du ballet au flamenco, du hip-hop aux propositions les plus avant-gardistes privilégiant le ressenti et l’émotion. Cette ouverture d’esprit et de regard a séduit de nombreux professionnels qui viennent désormais du monde entier découvrir les création multiples, qui jalonnent ces trois semaines où l’agglomération est véritablement investie par la danse.

ID : La question du « retour en avant » est le fil rouge de cette Biennale. Est-ce une façon de supposer que l’écriture chorégraphique n’est pas seulement une trace du passé mais aussi un espace permettant d’ouvrir des voies nouvelles ?

GD : La Biennale doit donner des clés au public avec des spectacles rigoureux, généreux et des histoires fortes. La mémoire est une préoccupation essentielle. Et comme le dit avec humour Jérôme Bel : "Nul n’est sorti de la cuisse de Jupiter". Notre engagement est le même depuis 1984. Rappelons que les trois premières éditions ont été consacrées à l’histoire de l’expressionnisme allemand, à quatre siècles de danse en France et à la danse moderne américaine. Ces questions liées à l’histoire et à la tradition en constante évolution sont celles qui traversent aujourd’hui les pièces de nombreux chorégraphes : Olga de Soto avec Le jeune homme et la mort, Wen Hui qui ose interroger, à la veille des jeux olympiques, la révolution culturelle chinoise, le singapourien Ong Keng Sen qui refuse d’oublier que les Khmers rouges ont voulu détruire la tradition du Ballet royal du Cambodge, Angelin Preljocaj qui renoue avec le conte et le merveilleux de Blanche Neige, ou Matteo Levaggi en quête de nouvelles formes à partir des codes du ballet… et ce sont toutes des créations, des visions nouvelles.

ID : Comment cette Biennale en forme d’inventaire et de bilan fait-elle vivre concrètement ces questions et continuet- elle d’écrire au présent l’histoire de la danse tout en construisant l’avenir ?

GD : Cette Biennale ouvre sur les notions de répertoire contemporain, de transmission et d’exemplarité. Une manière de continuer à faire vivre des chorégraphes disparus comme Dominique Bagouet, dont les Petites pièces de Berlin, présentées à la Biennale en 1988, sont recréées par le Ballet de Lorraine et de faire ressurgir des mouvements forts comme le tropicalisme brésilien des années 1960. C’est aussi la volonté de montrer les performances de la pionnière Anna Halprin longtemps censurées et que le public découvrira ici dans leur intégralité. S’attacher à l’idée du " retour en avant", c’est encore inviter comme une évidence, des chorégraphes qui, au-delà des fidélités ont marqué l’histoire des Biennales : Ronald K. Brown, aujourd’hui très digne successeur d’Alvin Ailey et que l’on retrouve 18 ans après la Biennale américaine, Susanne Linke et ses soli bouleversants de l’édition allemande, Montalvo-Hervieu colleurs d’image et inventeurs de rêve. Et Carolyn Carlson, bien sûr, qui a tant oeuvré pour faire aimer la danse contemporaine au grand public. Un des événements de la Biennale sera la recréation de son solo mythique Blue Lady, une pièce qu’elle va transmettre à un danseur d’exception, le finlandais Tero Saarinen que l’on retrouvera aussi chorégraphe inspiré de ses propres aventures. Et encore le visionnaire Wayne McGregor et sa fascination pour les sciences et le " corps technologique".

 

 

ID : En même temps, l’actualité du monde semble avoir une forte incidence sur la Biennale... Selon vous, il n’y a pas de création chorégraphique qui puisse se développer en dehors d’un contexte ?

GD : Ce qui se passe dans cette Biennale va bien au-delà de la danse comme l’indique assez la diversité des sujets. Serge Aimé Coulibaly revient avec une pièce qui convoque quatre grandes figures historiques de l’Afrique contemporaine - Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Kwamé Nkrumah et Nelson Mandela -, figures qui ont osé inventer l’avenir et à qui la jeunesse peut s’identifier pour continuer d’espérer. La danse, fondée sur la rencontre avec l’autre, peut tout dire et créer du lien, elle ouvre un espace d’échange et de dialogue. Durant la Biennale, les artistes sont là et les rencontres ont lieu, rapprochant les peuples. C’est lors de la précédente Biennale que Mourad Merzouki a rencontré les jeunes cariocas de la Companhia Urbana de Dança pour qui il crée aujourd’hui une pièce en forme de trait d’union entre nos cités et les favelas. Les pièces high-tech, les capteurs, sont aussi le signe que notre monde est régi par l’image et la communication. On ne peut pas faire abstraction du monde qui nous entoure et les artistes d’aujourd’hui en ont pleinement conscience. Ils sont à la fois témoins et passeurs.

ID : Des rencontres entre artistes venus des quatre coins du monde, mais aussi des rencontres suscitées avec les habitants de la Ville de Lyon ?

GD : "Danse la ville" était le thème de la précédente édition. Mais la danse dans l’espace public est un combat que je mène depuis toujours pour que la danse d’aujourd’hui puisse être au coeur de chaque quartier de l’agglomération. Des bals et des créations sont spécialement conçus pour la ville, pour la rue, comme celui de la compagnie Projet in situ, de Yuval Pick, du théâtre du Mouvement ou de Paul-André Fortier qui offrira à la même heure, dans le même lieu, pendant 30 jours une performance de 30 minutes. Et puis bien sûr, le Défilé, rendez-vous emblématique de la Biennale, qui est une façon d’aller plus loin dans cette expérience. Il s’agit d’un désir intact de faire la fête, de partager et de se retrouver à travers la danse. Quant aux générations futures, nous leur proposons un nombre important de spectacles jeune public, 34 représentations cette année. Ces enfants sont le public de demain et les clés que nous leur offrons, une chance pour l’avenir.

Guy Darmet,
Directeur artistique

Entretien mené par Isabelle Danto,
Critique de danse